vendredi 17 février 2017

PAK WANSÔ, Le piquet de ma mère



Le Piquet de ma mère est le second livre de littérature (sud-)coréenne que je lis et j’en ai retiré la même impression que de L'Île d’Io l’an passé, à savoir de rester sur ma faim, comme sur un avis à bascule, une impression de déjà-vide, le cul entre la chaise « pas vraiment convaincu » et la chaise « quand même envie d’y revenir ›. Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’en passant la frontière des langues, le livre ne se soit fait racketé à la douane, façon bien comme il faut, et que ces effleurements de thèmes, en coréen, soient plus substantiellement aériens. En tout cas, je vais jusqu’à m’affirmer à peu près certain que sur le titre original ne plane pas l’ombre menaçante du piquet de ma tante...

D’ailleurs l’expérience du lecteur ne se résume pas au texte qu’il a sous les yeux. Elle concerne aussi les yeux. Alors ce qui m’importe, ici, c’est pas l’avis à bascule ou les douaniers du verbe, c’est le cheval de Troye de montagnes russes et personnelles, avec le hasard comme tôlier.

Quand on parle à quelqu’un de hasard, pourvu que ce quelqu’un ait dans l’âme l'addiction à la contradiction, la gachette du scepticisme facile ou le seul goût de vous gâcher le plaisir (il n’y a pas pire on), il vous fera valoir que c’est une illusion, que si l’on ouvre toujours une carte au niveau du pli c’est que la surface pliée, que l’on tient pour quantité négligeable, occupe une proportion de la surface totale qui est bien loin de l’être, que la situation nous trompe ou nos sens, ou nos vues, que si l’on est en train de songer que l’on aurait de quoi, avec trois francs six sous, s’acheter trois franches sucettes, on risque fort alors de voir gésir à terre — ah, réal irréel ! — la pièce de monnaie que nous n’aurions pas vue la sucette à la bouche, qu’au milieu d’une ronde de moi (au pluriel) on se prend pour le roi du monde, et qu’il n’y a pas pis rey que celui qui regarde le sol pour sa lanterne (¿ve? ¿si?), que notre attention bien souvent dédaigne de nous signaler ce que notre désir ne lui a pas lui-même préalablement signalé, qu’on le prend, ce désir, pour des rets alités, une arène à lutter ou des réaux tombés alors qu’il nous fait croire qu'il sort avec la vérité, et du puits sens, bref qu’il n’y a pas de hasard. Bien sûr. Mais à ce compte-là, on ne prend jamais la peine de vérifier les conditions statistiques du cas particulier que l'on rapporte à ces exemples dont tous, au bout du compte — et pas seulement les ajoutés in extremis dans un état de fatigue avancé — ne veulent plus dire grand chose, et notre entier sceptique finit par n’avoir plus voix au chapitre que pour y coller ce sous-titre : Où l’on tombe dans le travers que l’on reprenait chez autrui qui criait au hasard sans en avoir vérifié les longues oreilles et les dents longues...


La flèche (et le doigt bandé pour cause de panaris) pointe sur le panaris de la page 19. On me dira donc. Le mot « panaris » est plus fréquent que tu ne crois, tu l’auras lu mille fois, sans doute, et vu sans t’en douter. Il ne t’as sauté aux yeux comme une première fois que parce que c’est la première fois que tu en as, que tu en souffres, et que pour la première fois aussi tu l’as cherché dans le dictionnaire (d’ailleurs pour constater — en annonçant ensuite avoir un panaris — que le sens spécial d’inflammation à l’ongle avait, dans la langue lambda, remplacé le sens général d’inflammation au doigt, en somme que l’ongle avait chassé le doigt et pris, douillet, sa place dans les inflammations — donc sa place pour douiller).

Bientôt, je regarderai ce sursceptique de travers, ce superstitieux à l’envers, en lui dubitant des sornettes. Que je suis prêt à prendre, avec les paris, tous les livres lus de ma bibliothèque pour échantillon représentatif de tous les livres lus de mon existothèque, que si l’on veut l’on parangonne la base FRANTEXT et mes lectures, qu’on pique au dictionnaire les mots «panard» ou «canari» pour pointe de comparaison, bref que je mettrais ma main au feu et mon ongle aux flammes de n’avoir jamais lu le mot « panaris » que dans la correspondance de Flaubert, ce qui même enflammé par la fausse raison d’un interlocteur désormais interloqué ne laisse pas de me paraître un tantinet poussé dans les orties.

Alors je sortirai une massue de facture récente : janvier 2017, Les Cordelettes de Browser (et) de TRISTAN GARCIA, j’arrive à cette phrase qui parle d’« un agadir ». Cette fois, pas de doute possible et le frisson n’était l’usurpation de rien puisque rien dans le livre ni le passage ne m’avait annoncé le Maroc, que je ne savais pas que du nom de la ville on avait fait un mot, n’en comprenait pas le sens, et venais d’aterrir à l’aéroport d’Agadir.

Du reste, un agadir est désormais pour moi le nom de cette expérience qui m’a si souvent visité : le fait, quand pour lecture on choisit un livre dont on ne sait rien, de connaître en le lisant qu’il n’y avait pas meilleur choix : par une coincidence entre son texte à lui et son contexte à soi ; 2° cette coincidence elle-même ; 3° le goût qu’elle laisse sur la langue. En lisant Le Maître et Marguerite, j’ai eu au moins trois agadirs.

Et puisqu’on est dans les hasards jusqu’au coupe-ongles, signalons que firefox, qui ne veut rien savoir du dictionnaire français que je ne cesse pourtant de lui add-oner et qui s’adonne lui-même aux joies des corrections aurtomatiques, change, quand mon curseur l’effleure d’un clic de souris magique, mon « panaris » en »Parisian«.

Exit/Finit opus le 6 février 2017